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"Les Gaulois expliqués à ma fille", de Jean-Louis Brunaux et "Les Barbares expliqués à mon fils", de Bruno Dumézil : aux sources du roman national

Publié le par Stéphane GOMEZ

En plein debat sur une identite qui serait nationale, petites lectures conseillees par le Monde.


S'il est un territoire miné pour l'historien, c'est bien celui du monde gaulois. Brouillé par un vocabulaire confus (Celtes, Gaulois, Galates...), le sujet est encombré de clichés récents - la plupart sont postérieurs aux Lumières - mais tenaces. Et si la raillerie latine qui fit des envahisseurs rançonnant Rome dès le IVe siècle avant notre ère des "coqs" (galli) braillards et vantards, l'emblème en est resté, royal puis national, et affiché tant aux grilles de l'Elysée que sur les maillots du XV de France.


Pour dissiper les fables et rétablir une information moins fantaisiste - non, les druides ne sont pas des prêtres mais des philosophes moraux et politiques ; oui, les Gaulois sont de gros buveurs et adorent les banquets ; non, l'organisation de leurs "cités" n'a rien à envier à Rome ; oui, ils redoutent l'effondrement de la voûte céleste, même s'ils n'usent pas du rire pour conjurer le péril, n'en déplaise à Boris Vian ! -, Jean-Louis Brunaux est le guide idéal. Cinq ans après avoir signé un ouvrage de référence (Les Gaulois, Les Belles Lettres, 2005), il trouve le ton juste, vif et précis pour éclairer le néophyte, partager son enthousiasme pour une civilisation qui s'est moins souciée de bâtir et de mettre en scène sa mémoire que de léguer des inventions, des innovations technologiques, des outils et des méthodes de travail du bois comme des métaux. Cela fait des Gaulois d'authentiques artistes, qui ont laissé leur signature dans notre langue comme dans nos paysages. Ce qui est suffisant pour en faire de présentables "ancêtres". Comme ces "Barbares", du reste, dont Bruno Dumézil trace parallèlement un stimulant portrait.

 

Leçon de lucidité

Revenant avec clarté sur ce que recouvre dans le monde antique la notion xénophobe de "barbarie", le médiéviste détaille les étapes et les modèles concurrents d'une acculturation double, les Romains ouvrant leur mode de vie à ces étrangers trop proches pour ne pas les assimiler, tandis que les nouveaux venus imposent peu à peu certaines de leurs valeurs jusqu'à dissoudre la frontière entre les deux camps, lorsque les rois païens se convertissent au catholicisme devenu, dès le IVe siècle, religion impériale. C'est là que s'invente, dans une nouvelle civilisation fusionnelle, la chrétienté médiévale au VIe siècle.

 

"Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas sa propre coutume" : Tranchant sur le mépris affiché des humanistes italiens pour les peuples venus d'outre-limes qui assurèrent le pouvoir après la faillite de l'Empire romain d'Occident, Montaigne s'affranchit des préjugés de son temps lorsqu'il rencontre ses premiers Amérindiens. C'est fort de ce postulat que Dumézil s'applique à doubler l'information historique d'une leçon de lucidité sur l'écriture de l'Histoire, captive de son temps comme de ses intentions - les géants sales et chevelus, violents et féroces décrits par les Romains disent la terreur de ceux-là plus que la fidélité au modèle. Et en transposant la logique stratégique des peuples nouveaux à un rituel de cour de récréation, l'historien, sur les pas d'Emile Bravo (C'était la guerre mondiale, Bréal Jeunesse, 2003), rend accessibles les notions du rapt ou de l'ordalie, si étrangères à nos yeux.

 

Ainsi le pragmatisme assumé d'un Théodoric ou d'un Clovis a sans doute beaucoup à nous apprendre. Sans besoin de recycler le legs de ces "barbares" dans la quête des racines communes de l'Europe pour plus que ce qu'il est : un réservoir d'objets, de poèmes et de légendes trop lacunaires pour ne pas héberger les fantasmes. Un antidote à lire sans modération.

 


LES GAULOIS EXPLIQUÉS À MA FILLE de Jean-Louis Brunaux. Points, 112 p., 8 €.

LES BARBARES EXPLIQUÉS À MON FILS de Bruno Dumézil.

 

Philippe-Jean Catinchi

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