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Nous avions un rêve

Publié le par Stéphane GOMEZ

     Jack LAMAR est un Américain atypique: c'est un francophile (maintenant installé en France, à Paris) et un homme de Gauche aussi généreux que critique; la seule chose qui le rattache aux E.U.A., c'est son style d'écriture, son goût pour les romans noirs, nerveux, ironiques et irrévérencieux et en même temps faussement légers, très humains, pour ne pas dire humanistes, désespéremment habités d'une once têtue d'optimisme.

     Nous avions un rêve (The Last Integrationist) est son premier livre, écrit en 1996, mais publié en France seulement en 2005; on y retrouve beaucoup des ingrédients du Caméléon Noir (If 6 were 9), datant en 2001 et traduit en France en 2003.

     Jack LAMAR nous parle de la société américaine, une société politiquement dominée par la Droite, pour ne pas dire l'extrême-droite, avec des hommes et des femmes qui confondent causes et conséquences, pour lancer, théoriser, justifier la chasse aux pauvres, aux libertés morales ou aux diversités philosophiques; il nous brosse un tableau effrayant d'un pouvoir politique aux mains de corrompus, d'alcooliques, de jouisseurs ou d'ascètes fanatiques, tous obsédés par l'argent qui a permis de gagner / retourner / acheter les leaders gauchistes des années 60-70, les radicaux et notamment les radicaux noirs, les élites du black power ou les plus modérés de la colored nation.

     Car LAMAR, Afro-américain (ou Black, ou Noir, je ne sais comment il faut dire pour ne fâcher personne) est aussi un auteur reflet de sa communauté, ou plutôt c'est un auteur anti-communautaire, qui jette un regard amer autant que lucide sur les échecs du combat intégrationniste de la Great Society et sur la dérive communautaro-affairiste d'une partie des leaders noirs, qui rejette le radicalisme sécessioniste, simpliste et vulgaire en mode chez certains.

     Dans son jeu de massacre, Jack LAMAR n'oublie cependant personne, s'en prenant à tous les communautarismes, tous les politiquement-correctes, tous les fanatiques et autres sectaires, tous les affairistes et assoifés de pouvoir (qu'il soit politique, financier, médiatique ou sexuel). Il ne fait pas la morale, désignant les bons et les méchants, les justes et les pourris. Il égratine tout le monde quand il ne déchique pas certains. Il démolit la "raison d'État" et tous ses crimes. Et pourtant...

     Et pourtant, les personnages de LAMAR demeurent profondément humains; leurs erreurs, leurs défaillances, leurs dévoiements,… toutes leurs faiblesses contribuent à nous les rendre sensibles, attachants. En grand romancier, Jack LAMAR ne nous jette jamais des caricatures de personnages à la figure, il gratte un peu pour enlever le vernis de haine qui fait le salaud, le vernis de gloire qui fait le héros, et bien sûr à force de gratter, c'est nous que sa démange.

     Jack LAMAR retranscrit finement mais sans lenteur et lourdeurs, le parcours de ses personnages pour mieux nous les faire comprendre. Peut-on totalement condamner un homme, qui après s'être battu (vainement?) pendant des années pour les droits d'autres s'est laissé aller à vouloir un peu de reconnaissance, matérielle et médiatique? Est-ce totalement un fumier?

     Avec LAMAR, il n'y a pas moralisme facile, de manichéisme rassurant. Et c'est là ce qui nous effraie le plus. Nous avions un rêve est un roman noir d'anticiparion, mais l'univers qu'il nous décrit en 1996, nous avons l'impression de le reconnaître, d'être plongé en plein dedans entre BUSH, SARKOZY, GAROUSEAU De VILLEPIN, FARRARIN, De VILLIERS et toutes leurs cliques; ses personnages faibles et lâches, nous avons le sentiment de les reconnaître, à tous les niveaux de la société, de notre voisin jusqu'aux sommets.

     Jack LAMAR nous décrit avec minutie une improbable société (américaine, française?) aussi improbable que déjà existante. Nous avions un rêve, et LAMAR nous réveille, on voudrait rester endormi, il nous renvoie à la réalité... effrayante...


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