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Les raisons de la colère

Publié le par Stéphane GOMEZ

Il y a des lectures étrangement édifiantes.

Les Raisins de la Colère du prix Nobel de littérature John STEINBECK (et prix Pulllitzer pour ce roman) font partie de ces classiques dont on finit par penser qu'il n'y a plus besoin de les lire pour les connaître, et c'est par hasard que j'ai fini par acquérir le bouquin, en occasion, avant de le laisser longuement dormir sur une étagère.

Et puis l'avantage des bouquins d'occasion déjà bien abîmés, c'est qu'au moment d'un voyage on les glisse dans sa poche: de toute façon, dans l'état où il est déjà... Et on commence à les lire, et j'ai commencé à lire les Raisins de la Colère.

C'est rébarbatif: le fond de commerce est conservateur, on pleure sur le sort de familles de pionniers de l'Okhahoma, soumises à l'autorité du père tout puissant, chassées par la nature (les dust bowls) et le progrès technique (le tracteur et la spécialisation qui remplacent la polyculture familiale et artisanale), on a le droit à de longues pages sur l'attachement à la terre ("empruntée" par le grand-père à quelques qu'Indiens), au dieu,...

Et puis le roman s'emballe, STEINBECK commence à décrire la misère de ces familles pauvres jetées sur les routes d'Amérique dans l'espoir d'une vie meilleur, une (im-)migration interne qui provoque méfiance et racisme, les riches Californiens rejetant ces "Okies", "tous des voleurs", "tous des rustres sales, aucune hygiène, aucune confiance à avoir envers eux", finalement "pas dignes d'être des Etats-Uniens, en tout cas sûrement pas d'être des Californiens"!

Et puis STEINBECK se fait accusateur pour dénoncer la folie d'un système, où des banques concentrent des terres sans aucun soucis agricole et surtout humain: un simple investissement, un simple investissement qu'il faut rentabiliser, alors on organise le sous-salariat, on fait venir 1000 "Okies" là où on a besoin de seulement 200 salariés, pour les mettre en concurrence, pour les pousser à toujours demander moins; et on rend les champs déficitaires (et donc on paiera encore moins les salariés) car ce sont sur les conserveries (possédées par les mêmes banques) que se feront les bénéfices.

Et avec minutie STEINBECK analyse les conséquences de cette machine à détruire: le recours pour certains à un dieu fou et haineux, l'éclatement de la cellule familiale (avec les fils qui dépassent le père, la mère qui supplée ce mâle homme désormais incapable de subvenir aux besoins, l'éclatement de la famille et des couples face à la misère), et puis et surtout: la révolte!

La puissance du romain de STEINBECK c'est de montrer comment cette logique capitaliste conduit inévitablement à la révolte, comment ces "Okies" d'abord poussés par des valeurs individualistes et capitalistes survivent dans la solidarité des pauvres, avant de se réveiller, de se révolter et d'organiser cette révolte. Ce ne sont pas des "rouges", qui épouvantent dans tout le roman les possédants, mais des damnés de la terre, qui prennent conscience de l'injustice sociale et de leur force collective.

A ce cri de révolte, les propriétaires, constamment dans la peur, répondent par la répression. Aidés par les pouvoirs publics, qui veulent de cette masse de pauvres pour enrichir les entreprises mais pas pour les élections, ils organisent les coups tordus, la violence sociale par le haut.

Mais le sentiment de révolte et de conscientisation est le plus fort, et STEINBECK annonce des jours de colère, un mouvement que la repression ne pourra pas arrêter... Sauf que... Les Raisins de la Colère sont publiés en 1939. La réalité dépasse la fiction: c'est la guerre qui viendra résoudre la question sociale.

La fin d'un tel roman est rarement à la hauteur de pages aussi denses. STEINBECK se laisse aller à un retour facile au conservatisme familial qui risque de faire oublier le constat d'une famille à la dérive, désormais pauvre parmi les pauvres dans ce paradis californien pour riches, prison à ciel ouvert pour les pauvres. Cela n'enlève rien à la force de ce livre, roman de la pauvreté et de la colère sociale.

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